IV. COMMENT AVANCER POUR MIEUX APPRENDRE A VIVRE ENSEMBLE : QUELQUES SUGGESTIONS POUR ELARGIR LE DIALOGUE
L’on peut constater – même si d’importantes nuances existent – en ce qui concerne l’éducation pour tous pour mieux apprendre à vivre ensemble, que l’on rencontre, au niveau mondial, certains défis communs et le même type de problèmes fondamentaux : une éducation pour qui ? pour quoi ? avec quels contenus, quelles stratégies d’apprentissage et quelles méthodes d’enseignement ? avec quelles structures ? avec quelles ressources humaines et financières ?
Un certain nombre de résultats issus de l’analyse des systèmes d’éducation ont souligné à quel point, malgré les différences liées à leur localisation géographique, à leur histoire ou à la culture qui les entoure, les systèmes éducatifs se ressemblaient. De même, plusieurs chercheurs ont mis en évidence des tendances transnationales de plus en plus accentuées, par exemple en termes de curricula. Mais, s’agit-il de rapprochements conscients ? Est-ce que ces rapprochements ont un sens pour mieux apprendre à vivre ensemble dans un monde où la diversité et même les inégalités restent très marquées ?
L’on peut légitimement se demander si la question d’apprendre à vivre ensemble dans un monde caractérisé à la fois par des interdépendances croissantes et des diversités réaffirmées, a déjà trouvé sa place sur l’agenda international. Le rapport 2000 sur les droits de l’homme ne pose pas, notamment, la question de la qualité de l’éducation pour mieux vivre ensemble. Ne serait-il pas souhaitable d’avoir une attitude proactive plus marquée, afin de prendre en compte plus systématiquement et plus clairement les besoins d’une éducation pour vivre ensemble comme axe structurant de l’éducation pour tous ?
On peut se demander aussi s’il existe suffisamment de connaissances empiriques sur les compétences indispensables pour arriver à mieux vivre ensemble et sur les caractéristiques et les processus de développement du curriculum permettant d’atteindre cet objectif.
D’après le Cadre d’action de Dakar, « L’UNESCO continuera d’assumer le rôle qui lui a été confié d’assurer la coordination entre les partenaires de l’EPT et de maintenir la dynamique de leur coopération ». Une importance particulière est accordée « aux informations du rapport de suivi émanant de l’Institut international de planification de l’éducation de l’UNESCO (IIPE), du Bureau international d’éducation de l’UNESCO (BIE), de l’Institut de l’UNESCO pour l’éducation (IUE) et de l’Institut de statistique de l’UNESCO, ainsi qu’aux données fournies par les forums régionaux et sous-régionaux sur l’EPT ».(13)
Comment pourrait être enrichi le rapport de suivi pour tout ce qui concerne la qualité de l’éducation, en particulier les contenus et l’encadrement pédagogique pour mieux apprendre à vivre ensemble ? Il existe encore peu de données qui permettent d’évaluer comment l’éducation contribue à former pour vivre ensemble.
Il existe bien certaines analyses des acquis des élèves et des curricula proposés aux professeurs, mais très peu sont comparatives. Un domaine prioritaire de coopération internationale pourrait être celui de la recherche en éducation et surtout de son utilisation pour le suivi des processus de changement et comme soutien des politiques de l’éducation.
Il existe beaucoup moins de connaissances sur la manière d’élaborer les curricula, de les mettre en œuvre dans la pratique et sur leur impact réel au niveau de la classe. Par ailleurs, les analyses existantes concernent presque exclusivement les pays du Nord, où la recherche en éducation jouit d’une longue tradition.
De manière générale la gestion des savoirs sur l’éducation, même dans les pays développés, est loin d’être satisfaisante. Une étude récente de l’OCDE montre notamment que, pour l’éducation, les dépenses de recherche et de développement seraient de l’ordre de 0,3 % du PIB ; à titre de comparaison, elles sont de 5 à 7 % du chiffre d’affaires pour la pharmacie. Cette même étude met aussi en évidence un problème de méthode. Dans la santé et l’ingénierie, on serait passé d’une recherche fondamentale qui pense l’innovation, une recherche appliquée qui la traduit, et enfin le passage à l’utilisateur, à un modèle où la technique peut précéder la science, où l’utilisateur participe à la conception. On ne trouverait pas, sinon de manière très ponctuelle, cette dynamique dans l’enseignement.
Sur le plan politique, l’éducation reste fondamentalement une responsabilité nationale ; le Forum de Dakar l’a rappelé. Mais une question importante se pose : est-il raisonnable que chaque pays continue, la plupart du temps, d’avancer seul, de chercher seul des réponses, d’expérimenter seul des solutions, alors que tant d’expériences existent ailleurs et que le monde, sans cesser d’être divers et multiple, ne fait à la fois plus qu’un ? Est-il éthique – et pragmatique – de mondialiser seulement le commerce et les problèmes ? N’est-il pas temps de mettre en place une meilleure stratégie internationale qui permette de chercher à résoudre ensemble un certain nombre de problèmes communs ?
La mission de l’UNESCO consiste à la fois à promouvoir l’universalité de certaines valeurs et à préserver la diversité des cultures. Doit-on pour autant penser à une « pédagogie internationale pour vivre ensemble » ? Comme on l’a souligné dans le numéro de la revue Perspectives de l’UNESCO consacré à la 46e session de la CIE : « Nous devons apprendre à accepter la réalité du caractère distinct des autres et le fait qu’il est peu probable qu’ils changent par eux-mêmes simplement pour nous faire plaisir. Apprendre à vivre avec les autres implique que ceux-ci ont le droit de demeurer autres, également du point de vue du choix et de l’organisation des contenus de l’apprentissage, de l’environnement éducatif et des cadres pédagogiques pour arriver à vivre ensemble ».
Mais ne doit-on pas par ailleurs réaffirmer la nécessité d’acquérir, à travers l’éducation, certaines valeurs qui font partie du patrimoine commun de l’humanité ? S’il ne s’agit en aucune manière d’aboutir à des contenus ou à des méthodes uniformes, ne pourrait-on pas échanger plus systématiquement les expériences réalisées, les critères utilisés, les pratiques fertiles, les outils créés pour le développement du curriculum, afin d’aider les différents acteurs à trouver plus facilement leur propre solution ?
La formation pour le développement, et spécialement la mise en œuvre du curriculum est souvent trop abstraite et plus centrée sur la transmission d’informations que sur la construction des capacités. Cette formation a montré ses limites. Comment changer de perspective et contribuer à une formation qui prenne mieux en compte les capacités requises et les expériences des autres ?
Un peu partout, plusieurs acteurs sont engagés dans la promotion de l’éducation pour vivre ensemble. Le renforcement des partenariats est toujours souhaité et envisagé comme une solution. Quelles en sont les conditions de réussite ? Comment mettre en place et développer ces partenariats ?
Le dialogue politique sur les questions de contenus de l’éducation, de stratégies d’apprentissage et de méthodes d’enseignement est encore trop souvent limité et surtout peut inventif dans ses méthodologies, aussi bien à l’intérieur de chaque pays qu’entre les pays et les régions du monde. La succession et même la simultanéité des conférences internationales peut commencer à engendrer une lassitude et une démobilisation. Comment mieux utiliser les nouvelles technologies pour renforcer le dialogue politique ? Comment l’enrichir grâce à des éléments issus de la collecte et de l’analyse des processus d’innovation, tant au niveau de la vie scolaire qu’à celui de la promotion de politiques réussies pour mieux apprendre à vivre ensemble ?
Cette 46e session de la CIE pourrait être le point de départ d’un dialogue renforcé, approfondi et renouvelé sur toutes ces questions cruciales pour l’avenir de la planète. Car, si la responsabilité première incombe bien à chacun des Etats, il existe aussi une responsabilité internationale pour l’amélioration de la qualité de l’éducation pour tous dans le monde.
Les défis du XXIe siècle ne sont pas ceux de 2020 ou de 2050, mais bien ceux de 2001 déjà. C’est donc MAINTENANT qu’il importe d’agir.
13. Forum mondial sur l’éducation, Cadre d’action de Dakar, « L’Éducation pour tous : tenir nos engagements collectifs ». Adopté par le Forum mondial sur l’éducation, Dakar (Sénégal), 26-28 avril 2000, p. 10, point 19. (retour)
[Menu CIE - - Contactez nous] Dernière mise à jour: 2-08-2001